Conservation du DUERP pendant 40 ans: archiver le document risques quand le portail national n'existe toujours pas
La loi impose de conserver le DUERP et toutes ses versions successives pendant 40 ans, mais le portail numérique national promis en 2021 n'a jamais vu le jour.

40 ans d'archivage imposes: ce que dit l'article L4121-3-1 du Code du travail
La loi n. 2021-1018 du 2 août 2021, dite loi Santé au travail, a modifie le statut du Document Unique d'Evaluation des Risques Professionnels. Son article 3 a insere dans le Code du travail un article L4121-3-1 qui exige que le DUERP et ses versions successives soient conserves pour une durée qui ne peut être inférieure a quarante ans. L'article R4121-4 confirme la regle: le document et ses versions antérieures sont conserves 40 ans a compter de leur élaboration, et mis a disposition des travailleurs actuels comme anciens, pour les versions en vigueur pendant leur période d'activite.
Quarante ans, ce n'est pas un chiffre symbolique mais une obligation quasi générationnelle: un DUERP redige aujourd'hui devra rester lisible jusque dans les années 2060. La logique est sanitaire: tracer les expositions a effet differe. Les cancers professionnels et les pathologies liées a l'amiante ou aux agents cancérogènes, mutagènes ou reprotoxiques (CMR) se déclarent parfois plusieurs décennies apres l'exposition. Le DUERP devient alors une pièce centrale pour reconstituer les conditions de travail d'un salarie longtemps apres son départ. Rappelons qu'il est obligatoire des le premier salarie, quels que soient le secteur ou la taille (article L4121-3).
Le portail numérique national fantôme: chronologie d'une obligation jamais déployée
L'article L4121-3-1 n'a pas seulement impose une durée de conservation. Il prévoyait aussi un dépôt dematerialise du DUERP sur un portail numérique national, administre par les organisations d'employeurs représentatives: la promesse d'une infrastructure publique centralisée garantissant la pérennité des documents sur le très long terme.
Le calendrier était pourtant précis. Un décret entre en vigueur le 31 mars 2022 fixait deux échéances: le 1 juillet 2023 pour les entreprises de 150 salaries et plus, et au plus tard le 1 juillet 2024 pour celles de moins de 150 salaries. Aucune n'a été respectée. En 2026, le portail n'est toujours pas opérationnel.
Le projet a meme été officiellement remis en cause. Un rapport de l'IGAS (mission Caussat, Gervais, Caillot), date de mai 2023 et publie le 6 décembre 2023, a conclu a un bilan benefice-risque négatif et recommande d'abroger les dispositions légales relatives au portail national, au profit d'une mise a disposition via l'employeur et le service de prévention et de santé au travail (SPST). Le 30 novembre 2023, en réponse a une question parlementaire (reference exacte a reconfirmer), le Ministère du Travail a reconnu des difficultés techniques, de sécurité, d'acces, de confidentialité, de financement et de maintenance. L'Etat a, en somme, abandonne l'infrastructure qu'il avait lui-même imposée par la loi.
Conserver chaque version successive, pas seulement la dernière
Une erreur frequente consiste a ne garder que la version courante du DUERP. Or le texte est explicite: ce sont le DUERP et ses versions successives qui doivent être conserves 40 ans. La version la plus récente ne suffit pas, c'est l'historique complet qui doit être reconstituable.
Cette exigence prend tout son sens au regard du rythme des mises a jour prévu par l'article R4121-2: au moins annuelle pour les entreprises de 11 salaries et plus, sans périodicité annuelle imposée en dessous de 11 salaries. Dans tous les cas, le document doit être mis a jour lors de toute décision d'amenagement important, a la suite de toute information nouvelle concernant un risque, ou apres un accident du travail ou une maladie professionnelle.
Concrètement, une PME peut accumuler plusieurs dizaines de versions datées. Chacune doit être horodatée, identifiable et archivée de maniere a établir l'etat de l'evaluation des risques a une date donnée. C'est cet historique qui permettra, dans vingt ou trente ans, de démontrer que tel risque était connu, ou ignore, a tel moment.
Le coût du silence: contravention de 5e classe, faute inexcusable, action de la CPAM
L'absence de DUERP ou son défaut de mise a jour est une contravention de 5e classe, soit 1 500 EUR pour une personne physique et 7 500 EUR pour une personne morale, montants doubles en cas de recidive. La non-presentation a l'inspection du travail est punie de 450 EUR (montants cites par des sources secondaires, a reconfirmer sur Legifrance).
Mais le risque le plus lourd est civil. Un DUERP absent, perime ou incapable de retracer l'historique des risques facilite la reconnaissance de la faute inexcusable de l'employeur apres un accident du travail ou une maladie professionnelle. Cette reconnaissance declenche une cascade financière: majoration de la rente versée a la victime, indemnisation complémentaire, et action récursoire de la CPAM contre l'employeur. Un document mal archive aujourd'hui peut se transformer, des années plus tard, en condamnation sur un sinistre que l'on croyait clos.
Comment archiver un document a horizon 2060 sans le portail de l'Etat
En l'absence de portail opérationnel, l'obligation de dépôt dematerialise est de facto suspendue. La charge bascule sur l'employeur, qui doit conserver les versions successives en interne, sur support papier ou par voie électronique (point cite par des sources praticiennes, formulation exacte a reconfirmer sur Legifrance). L'Etat a maintenu l'obligation de resultat (40 ans) tout en retirant le moyen promis pour l'atteindre.
Le véritable défi est la pérennité du support et du format: un fichier produit en 2026 doit rester ouvrable vers 2060. Plusieurs risques se cumulent sur une telle échelle: obsolescence des formats propriétaires, disparition des logiciels d'origine, dégradation des supports, perte de la chaine d'horodatage et changements successifs de prestataires. Un PDF stocke sur un disque oublie, ou un format que plus aucun outil ne sait ouvrir, ne constitue pas une conservation au sens de la loi.
- Privilégier des formats ouverts et durables, documentes indépendamment d'un éditeur.
- Figer chaque version comme un objet date et non réécrit, plutôt qu'un fichier ecrase a chaque mise a jour.
- Maintenir une horodatation prouvant l'integrite et l'anteriorite de chaque version.
- Planifier des migrations de support, car aucun media ne survit intact pendant quatre décennies.
- Garantir l'acces aux travailleurs actuels et anciens pour les versions couvrant leur activité, comme l'exige R4121-4.
Tant que le portail national reste un mirage, c'est cette discipline d'archivage interne, et elle seule, qui protege l'employeur.


